Interview de Filip ANDRÉ, dessinateur humoristique de presse

Interview de Filip ANDRÉ, dessinateur humoristique de presse

Ancien élève de Saint-Michel, où il obtient son bac en 1971, Filip ANDRÉ a fait du dessin une vocation autant qu’un mode de vie. Dessinateur humoristique, dessinateur de presse, illustrateur et auteur de bande dessinée, il revient sur un parcours libre et de façon honnête, nourri de rencontres, d’expériences médiatiques, d’anecdotes savoureuses et d’un regard lucide sur l’évolution de son métier.

Pouvez-vous vous présenter et nous parler de votre parcours ?

Je m’appelle Filip ANDRÉ. Je suis né en 1951, à Megève, où j’ai suivi ma scolarité primaire. J’ai ensuite fait mes études secondaires à Saint-Michel, à Annecy, et j’y ai passé mon bac en 1971.

Après le bac, je suis allé à Sciences Po Grenoble, puis j’ai étudié les lettres à Aix-en-Provence. Mais j’ai finalement abandonné les études supérieures pour suivre ma passion, qui est devenue mon métier : le dessin humoristique, le dessin de presse, et aussi la bande dessinée.

En quoi consiste le métier de dessinateur de presse ?

Être dessinateur de presse, c’est proposer des dessins à des journaux, à des télévisions, ou illustrer des articles. On peut recevoir un texte, parfois un sujet un peu aride, sur l’économie ou les relations transfrontalières par exemple, et le dessin sert à rendre l’article plus attractif. Si le dessin accroche le lecteur, il peut lui donner envie de lire un sujet qu’il n’aurait pas forcément abordé.

J’ai travaillé pour plusieurs journaux et médias : Le Faucigny, Tribune Mont-Blanc, une version française de la Tribune de Genève, mais aussi des titres humoristiques comme Fluide Glacial. J’ai eu un dessin publié dans Pilote, deux dans Marianne, et j’ai aussi travaillé pour BD Hebdo, aux éditions du Square, dans l’univers d’Hara-Kiri et du professeur Choron.

J’ai également participé aux débuts de TV8 Mont-Blanc, avec une émission hebdomadaire. C’était une période très intéressante. J’ai aussi fait des interventions dans des colloques, à Genève, à Paris ou dans la région, pour détendre l’atmosphère pendant des conférences ou des événements d’entreprise.

Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans ce métier ?

Ce qui m’a le plus plu, c’est la liberté. Je n’ai jamais été salarié d’une entreprise, je n’ai jamais vraiment eu de patron au sens classique du terme. Bien sûr, il y avait des rédacteurs en chef, des horaires quand je faisais de la télévision, des contraintes quand je travaillais pour des clients. Mais globalement, j’ai pu mener ma vie comme je l’entendais.

Je parle du monde du travail avec beaucoup de réserve, parce que le travail n’a pas occupé toute ma vie. J’ai aussi fait de la randonnée et je suis allé à Saint-Jacques-de-Compostelle à pied en trois mois. Si j’écrivais le livre de ma vie, il y aurait peut-être un chapitre sur ma vie professionnelle et dix-neuf sur le reste.

Quelles qualités faut-il avoir pour exercer ce métier ?

Il faut d’abord être curieux. Il faut aussi avoir un minimum de capacité graphique, mais pas nécessairement savoir tout dessiner. Moi, je suis limité graphiquement. Je ne sais pas faire des caricatures très élaborées, ni des paysages, ni un bouquet de fleurs. Je dessine des petits bonshommes. S’il faut leur mettre des skis, je leur mets des skis ; s’il faut les accrocher à un télésiège, je le fais.

Ce métier demande surtout de trouver des idées, de créer un décalage, de faire sourire. Pour moi, ce n’est pas exactement un métier d’art, c’est un métier de création. Le but, c’est que les gens sourient, soient intéressés, ou regardent les choses autrement.

Pourquoi avoir choisi cette voie ?

J’ai fait ça naturellement, parce que c’était quelque chose qui me plaisait depuis toujours. J’ai commencé à dessiner dans un journal que nous réalisions nous-mêmes à Saint-Michel. On apprenait à faire un journal avec les moyens de l’époque, et surtout on prenait énormément de plaisir à le faire.

J’ai toujours adoré la bande dessinée. Je continue encore aujourd’hui à relire régulièrement Tintin, que je considère comme un grand classique. J’ai aussi beaucoup aimé Lucky Luke, Astérix et plus largement toute la bande dessinée franco-belge, avec des univers comme Spirou. Ces lectures ont nourri mon imaginaire et ont certainement contribué à me donner envie de raconter des histoires en images.

Quel regard portez-vous sur l’évolution du dessin de presse ?

C’est une profession qui a beaucoup changé, et qui est assez sinistrée aujourd’hui. Il y a moins de presse, le monde a changé, et les attentats de Charlie Hebdo ont marqué durablement la profession. Avant, le dessin de presse faisait rêver. Aujourd’hui, on a parfois l’impression qu’on ne peut plus rien dire.

Il y a aussi l’intelligence artificielle. Un rédacteur en chef peut maintenant demander une image dans un style cartoon, avec deux personnages et une réplique. Certaines entreprises refusent encore d’utiliser l’IA pour des raisons éthiques, et je trouve cela très bien. Mais je pense que cela va prendre de plus en plus de place.

Avez-vous un projet ou un souvenir professionnel marquant ?

J’ai réalisé un livre de bande dessinée autour de 22 chansons de Charles Trenet. J’ai gardé les textes exacts des chansons, mais je les ai mis en bande dessinée. Charles Trenet m’a fait la préface.

À l’origine, je travaillais la nuit pendant que la personne avec qui je vivais, infirmière à Genève, faisait ses semaines de nuit. Pour rester éveillé, j’ai commencé à dessiner des chansons de Trenet que j’aimais. Quand j’en ai eu quelques-unes, je suis allé le voir en coulisses à Besançon. Il m’a demandé de venir les lui montrer à Paris, puis le projet s’est fait avec une éditrice.

Un autre rêve d’enfant s’est réalisé avec ce livre, car je suis passé dans l’émission Le Pop Club sur France Inter. Quand j’étais interne à Saint-Michel, je l’écoutais en cachette le soir. Être invité dans cette émission pour la sortie d’un livre, c’était quelque chose de très fort pour moi.

Quel lien gardez-vous avec Saint-Michel ?

Saint-Michel a beaucoup compté pour moi. Mes parents m’y ont envoyé parce que je ne faisais pas grand-chose à l’école, mais moi, j’y ai surtout senti un vent de liberté. J’étais interne, et cela a créé des liens très forts entre mes camarades de chambre et moi. On vivait ensemble du matin au soir et du soir au matin. Au début, nous dormions dans de grands dortoirs où nous étions une quarantaine, puis, en grandissant, nous passions dans des chambres plus petites. Certains amis de Saint-Michel sont restés des amis proches.

À l’époque, la vie quotidienne était très différente. Le matin, nous avions le choix entre aller à la messe ou rester à l’étude. Beaucoup préféraient l’option la plus proche, ce qui permettait surtout de dormir un peu plus longtemps. C’était une autre époque, avec des prêtres en soutane et une vie d’internat très présente, mais cela a aussi forgé de nombreux souvenirs.

Je me souviens aussi que l’établissement était assez en avance. Il n'y avait pas de surveillants comme aujourd’hui et un système d’autodiscipline. Après Mai 68, Saint-Michel avait déjà anticipé certains changements. Il y avait davantage de dialogue que dans beaucoup d’autres établissements.

Je garde un bon souvenir de cette période.

Quel conseil donneriez-vous aux étudiants d’aujourd’hui ?

Je leur dirais d’essayer de garder leur libre arbitre. Le monde est devenu très complexe. Avec l’intelligence artificielle, les images retouchées, les informations qui circulent très vite, il faut apprendre à discerner le vrai du faux.

Mon conseil serait donc : méfiez-vous de ce qu’on vous dit, vérifiez, gardez votre regard critique. Parce que ce qu’on vous présente comme vrai ne l’est pas forcément.

Avez-vous une anecdote à nous partager ?

Les anecdotes ne manquent pas, mais il y en a une qui m’amuse encore aujourd’hui. Un jour, à Paris, j’ai croisé le Père l’Honoré, un prêtre de Saint-Michel. Nous sommes allés boire un verre ensemble et il m’a demandé ce que je faisais. Je travaillais alors pour le professeur Choron, dans l’univers d’Hara-Kiri. Quand je lui ai expliqué cela, il m’a répondu très sérieusement que je travaillais « pour le diable ». Pour lui, comme il n’y avait pas Dieu dans ces revues satiriques, cela ne pouvait être que le diable !

Plus généralement, ma carrière a été ponctuée de rencontres et d’expériences assez inattendues. J’ai notamment eu la chance de travailler pour des compagnies aériennes. Plutôt que de demander une rémunération classique, je préférais parfois être payé en billets d’avion. C’est ainsi que, grâce à une journée de travail pour Swissair, j’ai pu partir au Chili. Plus tard, une autre collaboration m’a permis de découvrir la Nouvelle-Calédonie. J’aimais beaucoup cette manière d’échanger. Elle correspondait à ma vision de la vie, où les expériences et les voyages comptaient davantage que l’argent.

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